NARGOULAN, un dieu « zarab » chez les Tamouls

MARCHE SUR LE FEU : EPISODE 4

Devant toutes les chapelles tamoules de La Réunion, on remarque un mât métallique composé de multiples échelons suggérant un mât de bateau, au sommet duquel on accroche une oriflamme multicolore lors des cérémonies. A la pointe de cette oriflamme, on retrouve une main tendue vers le ciel, un croissant de Lune et des étoiles. Il s’agit du Nargoulan !

« Nargoulan » ne désigne pas seulement le mât, mais également une divinité qui serait d’origine musulmane, et qu’on retrouve par ailleurs sous le nom de Nagourmira ou Nagoura à Maurice, évoquant ainsi directement le mausolée de Nagore (Tamil Nadu, Inde) où sont conservées les reliques d’un Wadi Allah (« Ami d’Allah »), élevé au rang de saint par les Soufis – mystiques musulmans bien présents en Inde – et connu sous les noms de Nagour Mira, Nagore Meeran, Nagore Meeran Sahib, et une cinquantaine d’autres… L’histoire de Nargoulan dans les îles à sucre (Antilles et Maurice comprises) serait celle-ci : la légende raconte qu’un groupe de Sikhs voyageaient d’Inde à La Réunion à bord d’un bateau en vue de se faire engager dans les exploitations de canne, parmi lesquels se trouvait un homme charismatique et apprécié de tous, qui le considéraient comme leur capitaine : un certain monsieur Nargoulan.

Mais un cyclone survint, menaçant la vie des voyageurs, qui se mirent à implorer leurs dieux pour que Nargoulan vive, sans quoi ils n’auraient plus personne pour les conduire à bon port. Le bateau fit naufrage, mais chacun des passagers parvint quand même à terre sain et sauf. La femme de Nargoulan, enceinte, accoucha sans encombre et l’enfant naquit en bonne santé. Voulant remercier le ciel, Nargoulan se rendit à la mosquée pour y planter un pavillon issu de son bateau, car il n’y avait pas de Sikhs dans l’île. Mais les Musulmans refusèrent, prenant cela pour un blasphème. Les naufragés sikhs – monothéistes et refusant l’antagonisme Islam/ Hindouisme – se rendirent donc au temple des Malbars qui avaient la réputation d’accueillir tout le monde. Ainsi, tous se mirent à prier Allah en même temps que Nargoulan/ Nagour Mira, qui planta un mât semblable à celui de son bateau, et y éleva le même drapeau que celui qu’il connaissait, y dessinant les cinq doigts d’Allah et le croissant de Lune. Enfin, il sacrifia des boucs et prépara du byriani, un plat indien d’origine musulmane.

De nos jours, la communauté tamoule continue de célébrer « le dieu du pavillon » en reproduisant la scène de Nargoulan hissant son drapeau. On y retrouve les mêmes symboles issus de l’islam, le sacrifice d’un bouc et le byriani en offrandes. Dans cette séquence, qui succède traditionnellement à la puja de Ganesh, même les prières conservent certains aspects musulmans. Ainsi, les fidèles ne sabrent pas d’un seul coup le bouc sacrifié mais font « halal »; ils placent la lame du sabre sur la nuque de l’animal et la tranchent par glissement en prononçant « Bismal ! ». Cette assimilation de Nargoulan au culte tamoul, comme celle du saint chrétien Expédit, est une indication très nette du métissage à l’origine du peuple Réunionnais.

Texte et photos © Brieuc Coessens

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